Jude est musicien, ou plutôt professeur de musique, qui rêva un jour de vivre de son art seul mais qui ne s'en est sans doute pas donné tous les moyens, même s'il ne le reconnaîtrait sans doute pas publiquement. Il se dégage de lui une grande énergie qui lui est propre mais qu'il tire aussi de ceux qui l'entourent, vampirisant leurs moyens à ses fins, qu'ils le veuillent ou non. Beaucoup peuvent trouver ce procédé motivant, certains s'en lassent : chacun réagit à sa façon au principe de servitude volontaire, mais il est clair que Jude est passé maître dans l'art de détourner ce principe à son avantage. On appelle cela le charme, la charisme, la beauté intérieure avec laquelle on compense un physique assez commun : un brun rapidement dégarni aux yeux noisettes, comme on dit pour se vanter sur les sites de rencontre.
Cela ne faisait que quelques mois que j'avais accepté le principe que je ferai ma vie avec des hommes lorsque je rencontrai Jude par une connaissance commune qui trouvait que nous allions bien ensemble. C'était perspicace de sa part : Jude devint mon premier amour, nous restâmes ensemble près de huit ans, même si les dernières années relevèrent de l'acharnement thérapeutique. On sort difficilement d'une première aventure, on se ment admirablement à soi-même, on en garde les traces pendant de trop nombreuses années mais on s'en remet, le cœur un peu durci, les émotions moins spontanées.
Bien que plus jeune que moi, il avait déjà connu quelques garçons, son premier amour avait eu beaucoup de mal à passer, je me demande même s'il n'a pas inspiré une grande partie de sa vie à venir. Il était tombé sur un vampire encore plus retors que lui, il devait déjà avoir un bon instinct de conservation qui le sauva de cette histoire, non sans lui avoir appris à taire ses sentiments à l'avenir, il ne fut que brièvement jeune de cœur, si tant est que ce fut dans sa nature, ce qui reste au stade de l'improbable quand on a connu son père.
Nous entamâmes les plaisirs de notre histoire chez lui, ou plutôt chez ses parents où il disposait d'un grand studio indépendant, bien pratique et que ne tarderait pas à lui envier sa jeune sœur. Ma vie bascula en quelques semaines, j'avais grandi comme jamais depuis presque dix ans, tout en comprenant dès le début que rien n'était plus simple pour autant ; je n'aurai finalement connu que très brièvement connu un quelconque état de grâce.
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