samedi 17 mai 2008

Jasmine - 1

Je pense presque quotidiennement à Jasmine, le plus souvent après mon déjeuner, lorsque je me prépare un thé au jasmin pour accompagner ma digestion. Si j'avais l'occasion de la fréquenter, ce serait sans doute l'une de mes plus vieilles amies, si tant est que nous fussions jamais vraiment amis. Je la considérais comme telle, avec les moments de complicité et de brouille que cela comporte, mais je doute qu'elle ne me rendît jamais ce sentiment en son for intérieur.

Nous avions neuf ans lorsque le hasard administratif nous plaça dans la même classe, à la fin de l'école primaire, tous les deux avec un an d'avance, elle parce que sa mère avait fait le forcing à cause de sa date de naissance tardive dans l'année et moi parce que j'avais sauté une année après le cours préparatoire. Elle déployait déjà un art consommé de la singularité. J'ai dû l'admirer dès le premier jour, sentant très bien que mon sentiment ne serait jamais voué à la réciprocité. Elle avait quelque chose qui la plaçait au-dessus des autres, une candeur déjà calculée, une ambition et une énergie épuisantes pour son entourage. Elle ne pouvait que fasciner le bon élève isolé que je ne pouvais que rester.

Le hasard géographique favorisa notre relation : elle habitait dans la résidence en face de la mienne ; ses parents comme les miens habitent toujours en ces lieux et se croisent parfois. Deux résidences de banlieue, mais une banlieue tout à fait fréquentable, surtout près du centre-ville où nous nous trouvions. Les deux ensembles furent construits presque en même temps, au tournant des années 70, mais le sien possédait un standing supérieur. L'appartement de mes parents était objectivement plus grand que le sien, mais moins beau, sans ces grandes baies vitré, le balcon, l'interphone, l'ascenseur ou les conifères aux formes altières sous les fenêtres. J'étais jaloux de son cadre de vie, ce qui ne nous empêchait pas de nous retrouver régulièrement le matin pour monter ensemble à l'école.

Un dernier mot pour cette fois sur son nom : c'est au cours de l'une de mes visites chez elle, sans doute un samedi après-midi pour préparer un travail commun au collège, que je découvris le thé au jasmin. J'était déjà un jeune adepte du thé, mais je n'avais pas encore été confronté à cette odeur si particulière du jasmin dans une tasse brûlante. Le souvenir en reste intact trente ans après, le thé au jasmin reste associé à cette personne fascinante qui me le fit découvrir, non sans me faire remarquer qu'il était prétentieux de ma part d'affirmer apprécier le thé sans en connaître cette saveur : une délicatesse dont elle ne cessa de faire la preuve la preuve depuis.

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